La place des hommes face à l’émergence du numérique, réflexion de Philippe Dresto, président de de l’ONTS BTP

Une fois n’est pas coutume, cette contribution ne se positionne pas comme une réaction à chaud, un commentaire à vif ou encore une position sur des événements concrets de notre quotidien. Dans les propos qui suivent, je propose de partager une réflexion plus profonde que je retiens de lectures diverses et tout particulièrement sapiens, une brève histoire de l’humanité de Yuval Noah Harari, publié chez Albin Michel.

La place des hommes face à l’émergence du numérique

L’objectif n’est pas de s’étaler en transgressions philosophiques, mais bien plus en réflexions de comptoir pour repositionner les mutations et l’émergence du numérique dans le contexte des hommes tel que nous pouvons le vivre actuellement.

 

L’effondrement de la famille et de la communauté

Avant la révolution industrielle, la vie quotidienne des la plupart des hommes se déroulait dans trois cadres anciens : la famille au sens du noyau du foyer, la famille élargie et la communauté intime locale, soit un groupe de gens qui se connaissent bien et qui ont besoin les uns des autres pour survivre. À cette époque, la famille assure le revenu économique au travers d’affaires familiales, mais également la protection sociale, la santé, l’éducation et l’industrie du bâtiment. Il s’agit la du schéma coopératif qui a permis l’humanité de dominer le monde et de le subordonner à son bon vouloir.

Chaque cercle dispose de son spectre d’action pour l’individu. Un parent meure, la famille veille sur les orphelins, la maladie touche un membre et la famille se serre les coudes pour passer le coup dur, la maladie est trop grave, c’est la communauté locale qui vole à la rescousse. La communauté apportait son aide sur la base des traditions locales et d’une économie de faveurs, souvent très différente de la loi de l’offre et de la demande du marché (on donne sans attendre en retour). Ce modèle a existé pendant près de 80 000 ans…

Les choses ont changé du tout au tout au cours des deux derniers siècles. La révolution industrielle a donné un pouvoir immense au marché et a doté les Etats de nouveaux moyens de communication, mais surtout une armée de fonctionnaires, d’enseignants, de policiers et de travailleurs sociaux qui se substituent aux familles.
Ces dernières résistèrent, aux côtés des communautés, mais n’ont pas résisté longtemps aux pouvoirs croissants des états et du marché et les vendettas familiales ont laissé la place à des décisions de justice. Ainsi l’État a individualisé les gens sur fond de promesse de liberté absolue, les fonctions régaliennes alimentaires, sociales, professionnelles sécuritaires étant assurées par ces États organisateurs.

Cette liberté et cette émancipation de l’individu a un coût, celui de la disparition de l’unité familiale et des communautés locales. Au final la collaboration entre marché, État et individu n’est pas naturelle et malaisée. Dans bien des cas, les marchés exploitent les individus et bien souvent les États usent de leurs services administratifs et de sécurité pour persécuter les individus au lieu de les défendre.

Ce mal-être est évident lorsque l’on remet l’échelle de la chronologie en perspective. Des millions d’années nous ont modelé pour vivre et penser en membres de communautés. Il aura suffi de deux siècles pour faire de nous des individus aliénés.

Dans ce cadre la famille n’a pas tout à fait disparu et si l’État la dépouillé de ses fonctions économiques et sécuritaires, l’État lui a laissé quelques fonctions émotionnelles importantes. La famille est devenue le centre d’expression de l’intimité de l’individu.

 

L’émergence de communautés imaginaires

De même que l’unité familiale, les communautés ne pouvaient pas disparaître totalement. Le concept de tribu est ancré dans les gènes de l’humanité et ni un État ni un marché ne peut s’y substituer. L’émergence de communautés imaginaires est la solution retenue par les États et le marché. Une communauté imaginaire est une communauté de personnes qui ne se connaissent pas, mais imaginent se connaitre.

Ces communautés sont des inventions relativement anciennes. Ces communautés sont guidées par le sentiment d’appartenance à une nation, une région, une religion. Les communautés imaginaires récupèrent ainsi tout le contenu émotionnel jadis détenu par les communautés locales disparues.

La nation et la tribu des consommateurs sont des deux exemples les plus importants de ces communautés imaginaires. La nation est la communauté imaginaire de l’État, la tribu des consommateurs est la communauté imaginaire du marché. Consumérisme et nationalisme persuadent des millions d’individus aliénés qu’ils partagent un passé commun, des intérêts communs et un futur commun.
Ce n’est pas un mensonge, c’est juste de l’imagination, rien de plus, comme toutes les inventions humaines, à l’exemple de la monnaie, des SARL ou des droits de l’homme. Tous ces concepts n’existent que dans notre imaginaire collectif, mais leur pouvoir est immense.

Tenir cette imagination pour réelle n’est pas toujours aisé et le recours à des signes forts liants souvent le sang des hommes à la terre de la nation. Par exemple pour créer une entité Irak, l’État utilise des matériaux bruts historiques, géographiques et culturels, pour certains vieux de plusieurs siècles remontants jusque l’empire babylonien… et pourtant cela ne fait pas de l’Irak une entité ancienne. Si je fais un gâteau avec de l’huile, de la farine et du sucre présent dans mon placard depuis 2 mois, cela ne veut pas dire que mon gâteau soit vieux de deux mois !

Au fil des décennies, les communautés nationales ont été éclipsées par la foule des consommateurs qui ne se connaissent pas, mais partagent des habitudes de consommation.  Les supporters de telle ou telle équipe, les végétariens, les écolo, les fans de Sting constituent des tribus de consommateurs, transgressant toutes les frontières géographiques ou politiques. Un végétarien espagnol se sentira certainement plus proche d’un végétarien norvégien, plutôt que d’un carnivore espagnol.

Avec l’émergence du numérique, en termes d’habitants, la première nation du monde mondiale n’est pas la Chine, mais Facebook !

 

Le mouvement perpétuel

Toutes ces mutations ont modifié en profondeur l’ordre social. Les hommes avaient tendance à penser que la structure sociale était inflexible et éternelle. Au cours des deux cents dernières années, le rythme du changement a été si rapide que l’ordre social a acquis une nature dynamique et malléable. Il est désormais en mouvement perpétuel.

Aujourd’hui, les révolutions modernes ne sont plus celles de 1789 (révolution française) ou de 1917 (révolution bolchévique), mais chaque année est une révolution actuellement. Internet porte ces révolutions et le monde n’est plus comme il était et ne sera plus comme il est.

Dès lors, essayer de définir les caractéristiques de la société moderne est une réelle gageure à l’image de définir la couleur d’un caméléon. La promesse politique a changé en 200 ans. De la préservation de l’ordre social en place, nous sommes passés à la conquête d’un monde meilleur. La réforme est le support de la promesse politique actuelle.

Ces mutations s’accomplissent dans un laps de temps très court ce qui tend à rendre nos existences plus rapides, plus remplis, soutenu par un contenu et des outils du numérique. La sphère de services des États et du marché se numérise pour nous ouvrir un monde meilleur…

Ces dernières années ont donc connu une série époustouflante de révolutions. La Terre est devenue une seule sphère écologique et historique. L’économie a connu une croissance exponentielle et l’humanité jouit aujourd’hui d’une richesse qui n’existait que dans son imaginaire le plus fou. La science a révolutionné l’homme lui conférant des pouvoirs extraordinaires, l’énergie est quasi illimitée.

La place des hommes face à l’émergence du numérique

L’ordre social, la politique, la vie quotidienne et la psychologie humaine ont été entièrement transformés… En sommes-nous plus heureux que le chasseur cueilleur qui a pu orner les parois de la grotte de Lascaux ? Je n’ai certes pas la réponse, mais peut être une question pour les années à venir : que voulons-nous vouloir… ?

La place des hommes face à l’émergence du numérique
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