Evolution du prix de l’énergie : l’électricité (épisode 3/3) par Philippe Dresto de l’Observatoire National du Bâtiment (ONTS BTP)

Evolution du prix de l’énergie : l’électricité

Perspectives énergétiques : boule de cristal ou réalité scientifique ? – volet énergie électrique

Dernier volet de notre saga sur les prix de l’énergie, cette semaine le blog de la rénovation propose un point de vue sur les perspectives de prix de l’electricité toujours au travers du même prisme utilisé pour étudier pétrole et gaz.

Les constituants de scenarii de prix de l’énergie

Sur les fondements de ces déterminants, il est possible d’esquisser des bases de scénarios sous la forme de « couches successives » qui intègrent les composantes qui précèdent :

  • Une couche strictement rationnelle au plan énergétique et économique, c’est-à-dire tenant compte des paramètres techniques d’extraction à l’exclusion de toute considération géopolitique et financière concernant notamment le pétrole ;
  • Une analyse construite sur les mêmes bases que la précédente avec un découplage des prix du gaz par rapport au pétrole ;
  • Une couche de scénario qui tente de prendre en compte les comportements stratégiques et financiers des pays producteurs, des compagnies et des actionnaires dans un contexte économique stable ;
  • Une couche qui ajoute aux précédentes les risques géopolitiques spécifiques à chaque énergie ;
  • Une couche de scénario qui intègre ensuite la contrainte de décarbonisation du secteur électrique, une forte réduction de la consommation de combustibles fossiles et un développement des énergies renouvelables au titre de la lutte contre le changement climatique.

Cette démarche progressive permet de bien isoler chacune des composantes de la formation des prix. Il s’agit donc là plus de déterminants plus que de scénarios au sens strict.

Une couche rationnelle au plan énergétique à partir des paramètres techniques

Avec la privatisation des compagnies et le démantèlement des monopoles publics nationaux la situation est devenue très complexe. Il faut clairement distinguer deux marchés de l’électricité : le marché de la base et le marché spot en pointe. Tandis que le premier est déterminé par les moyens de production nationaux (en France, le nucléaire et l’hydraulique au fil de l’eau), le prix du marché spot en pointe est aligné sur la centrale marginale appelée par le réseau, c’est-à-dire la dernière mise en fonctionnement qui assure en situation de pointe l’équilibre entre l’offre et la demande sachant que l’électricité ne se stocke pas. Ce prix de la pointe correspondant à la mise en service d’une centrale à gaz à cycle simple, il est donc en pratique indexé sur le prix du gaz naturel.

Si le marché de la base est stable, le marché de la pointe peut atteindre des valeurs excessives. La dépendance du marché de pointe est en pratique proportionnelle à la part du chauffage électrique dans les divers pays européen. Ainsi, RTE attire l’attention sur le fait que la pointe de consommation hivernale française représente à elle seule la moitié de la pointe européenne ! Et au chauffage électrique s’ajoutent les consommations en fortes croissance de l’électronique de loisirs et des autres usages électroménagers.

Il y a là un facteur important de vulnérabilité qui fait qu’en pratique une part croissance du chauffage électrique est indexée sur le prix du gaz modulo le faible rendement des turbines à gaz à simple cycle utilisées pour assurer ces consommations.

  • Le renouvellement du parc de production électrique

Alors que l’essentiel des investissements de production existants ont été réalisés en réponse aux chocs pétroliers sur la période 1973-1985, peu d’investissements ont été effectués dans la période suivante notamment depuis la privatisation des entreprises.

La période qui vient se présente dans un contraste total :

  • Des investissements lourds dans le parc de production électrique avec soit une prolongation de vie des réacteurs nucléaires de 20 ans avec plus d’un milliard d’euros à engager dans chacun (remplacement des générateurs de valeur et de différents organes techniques (mais pas la cuve) et des améliorations qui tirent enseignement de l’accident de Fukushima (sécurisation des réseaux d’approvisionnement en électricité et en eau, mise sous enceinte de confinement des piscines, protection des groupes électrogènes, recombineurs d’hydrogène, réserve d’eau complémentaire)) ;
  • Le renforcement du réseau électrique notamment pour interconnexion au plan européen pour palier à la forte augmentation de la pointe alors que la consommation électrique augmente faiblement (voir rapport de RTE) ;
  • Les investissements à réaliser pour économiser l’électricité et développer les énergies renouvelables.

Les diverses estimations existantes mentionnent la réalisation d’environ 400 milliards d’investissements d’ici 2040, les montants d’investissements sont d’un même ordre de grandeur en cas de recours au nucléaire ou non. Ils incluent le coût de démantèlement des réacteurs et de gestion des déchets à vie longue. Ils varient essentiellement en fonction du niveau d’économies d’énergie réalisées. Mais on ne peut dans ce genre d’appréciation isoler le secteur électrique des autres investissements de production et de consommation d’énergie.

L’évaluation effectuée par EDF est celle d’une augmentation de 30 à 40% du coût du kWh dans la période à venir pour assurer ces investissements. La Commission de Régulation de l’Energie prend pour sa part une augmentation de 30% du kWh dans les années à venir pour assurer le financement de ces investissements.

Une couche qui prend en compte les positionnements des pays producteurs, des professionnels, des acteurs financiers et des actionnaires

Il ne fait pas mystère que la privatisation des compagnies électriques débouche sur une cotation en bourse avec une attente de rémunération des actionnaires qui avoisine les 15% par an. Dans le système précédent de monopole public national, l’Etat prélevait également une redevance, mais celle-ci était fonction des résultats. Il ne prélevait rien lors des années d’exercice déficitaire. Il est donc difficile d’évaluer le surcoût que représente le passage d’un système public à un système aligné sur le marché. On peut considérer que cela induit une hausse des coûts proche de 10%.

Une couche qui intègre les risques géopolitiques

La question telle que formulée ne se pose guère dans les mêmes termes pour l’électricité. Le marché de celle-ci est essentiellement déterminé par des échanges entre pays directement voisins.

La nature du risque, s’il elle peut être classée de nature géopolitique, est celle du risque lié à l’énergie nucléaire. Après trois accidents nucléaires graves : Three Miles Island aux Etats-Unis en 1979, celui de Tchernobyl en URSS en 1986 et ceux de Fukushima au Japon en 2011, un accident majeur dans l’Union Européenne aboutirait d’autant plus à une remise en cause qu’elle interviendrait dans une zone du monde de forte densité de population. Les 146 réacteurs de l’Union Européenne assurent 15% de la production électrique. Leur remise en cause ne serait pas insurmontable car de l’ordre de grandeur des économies d’électricité réalisables en temps de crise par des optimisations techniques et des améliorations de comportement. Mais la situation induite serait critique pour la France, la Belgique et la Finlande où les parts de marché sont beaucoup plus importantes. Il faudrait dans cette hypothèse assumer une part croissante d’importation d’électricité en provenance d’autres pays européens.

Une couche qui intègre la contrainte de décarbonisation de l’économie

Dans le domaine de l’électricité, trois réponses différentes sont clairement possibles :

  • Un recours accru au nucléaire,
  • Le développement des énergies renouvelables,
  • Et surtout, la solution la plus économique, l’amélioration de l’efficacité énergétique dans les applications électriques.

Si tous aujourd’hui s’accordent sur le caractère central de cette dernière réponse, un autre enjeu continue de fortement diviser car il dépend des scénarios énergétiques qui seront effectivement mis en œuvre, il s’agit du chauffage électrique.

Trois évolutions sont possibles :

  • La part significative d’appel aux centrales nucléaires pour alimenter les chauffages électriques et à des énergies renouvelables maintient un niveau faible d’émission de carbone sachant que l’appel en complément à des turbines à gaz à simple cycle présentera un bien plus mauvais rendement que des chaudières gaz à condensation.
  • L’accroissement des parts de marché en faveur du chauffage électrique nécessite d’accroître l’appel à des turbines à gaz sachant que des réacteurs nucléaires ne peuvent trouver leur équilibre économique au-delà de la base avec des appels de puissance inférieurs à 5000 heures par an. Ainsi si la part de la production d’électricité d’origine nucléaire devrait être réduite dans les décennies qui viennent, cela signifie que ce serait des turbines à gaz qui devraient prendre le relais. On se retrouverait alors vite devant la situation suivante : un chauffage électrique consommerait davantage de gaz qu’un chauffage à gaz. Le seul correctif possible serait alors l’abandon du chauffage électrique par effet joule pour le remplacer par des pompes à chaleur (puisant les calories dans la nappe phréatique ou le sol) en assurant ainsi également la climatisation l’été.
  • Le remplacement progressif d’une partie des chauffages électriques par des pompes à chaleur (qui s’accompagnent d’une division par 2,5 des consommations d’électricité) et par d’autres solutions non émettrices nettes de CO2, le chauffage bois et la valorisation des déchets notamment.

Cette question est difficile à trancher tant les exercices de prospective divergent. Il reste clair que le chauffage à eau chaude (en dehors des petits studios) reste une solution à privilégier du fait de sa versatilité, c’est-à-dire sa capacité à passer rapidement d’une source d’énergie à une autre.

Conclusion sur l’évolution du prix de l’énergie : l’électricité

Comme il a été dit précédemment, il faut compter sur une augmentation durable du prix de l’électricité de l’ordre de 40% du coût du kWh pour les prochaines années.

Le prix des énergies renouvelables

Leur prix devrait continuer de suivre une pente de baisse des coûts du fait des progrès techniques mais surtout d’effet de série et de meilleure maîtrise par les professionnels. Cette baisse portera davantage sur la production que sur les usages thermiques où les technologies sont déjà matures (bois, géothermie et solaire thermiques).

Evolution du prix de l’énergie : l’électricité
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